Saban KIPER

 

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Centre universitaire d'enseignement du journalisme - Strasbourg (France) 10/03/2003

L'éveil militant
Les jeunes commencent à s'intéresser à la politique. Ils s'engagent plutôt à gauche.

Chez les Kiper, la politique est une affaire de famille. On en parle à table, on lit les journaux et on milite. L'impulsion est venue du cadet, Saban, 23 ans. En 1996, il décide d'intégrer les rangs du Parti socialiste. Un bac STT en poche, il est rapidement recruté par la Ville de Strasbourg, où il occupe un poste de médiateur. A l'époque, les actions menées par la municipalité de gauche lui tiennent à cœur. Ses opinions se transforment en convictions. Son frère puis son père lui emboîtent le pas et s'inscrivent au PS. Chaque mois, le père et les deux fils participent aux réunions de la section François Mitterrand du Neuhof dont Saban est par ailleurs le trésorier depuis janvier 2002.

Phénomène récent

L'histoire de Saban Kiper illustre l'amorce d'une conscience politique chez les enfants des premiers immigrés turcs installés en France dans les années 70. Même si les partis politiques ne peuvent pas donner le nombre d'adhérents d'origine turque, la nationalité ne constituant pas un critère d'adhésion, certains d'entre eux ont observé le phénomène depuis trois ou quatre ans.
En Alsace, il concerne tout d'abord des partis de gauche et plus spécialement le PS. Les sections PS du Bas-Rhin ont enregistré une vague d'adhésion vers 1999-2000. Une même mobilisation, quoique moins conséquente, a également été constatée à la fédération du Haut-Rhin, il y a un peu plus d’un an. La progression du niveau d'études effective chez ces jeunes explique aussi ce début de prise de conscience politique.
Les motivations de ces jeunes militants (entre 20 et 35 ans en moyenne) sont d'ordre idéologique, pragmatique ou carriériste. Sevgi, 24 ans, est militante à l'Unef (Union nationale des étudiants de France). Elle est entrée au Nouveau Monde d’Henri Emmanuelli et Jean-Luc Mélenchon suite au choc du premier tour des présidentielles le 21 avril dernier. " Je voudrais que le système change. Moi aussi j'aime bien mon petit confort, mais je trouve indécent qu'il y en ait qui puissent très bien vivre et que d'autres soient dans la misère. "
Au-delà des idéaux, l'entrée en politique est aussi affaire de revanche sociale, comme le confie Murat, 30 ans, cégétiste et encarté au PCF depuis un an : " J'ai d'abord milité comme syndicaliste, car j'ai vu mon père trimer. Il n'osait même pas prendre de congés maladie. Moi, je me suis dit que je ne ferai pas comme mes parents qui ont tout subi. " Murat a même poussé son engagement politique jusqu’à se présenter l'année dernière aux législatives, dans la circonscription de Haguenau. Comme lui, Saban y voit une formidable occasion de promotion sociale, mais aussi, pourquoi pas, une possibilité de faire carrière. Ainsi qu’un moyen plus efficace que l’engagement associatif de faire avancer ses idées.
D’autant que le tissu associatif créé par les premiers arrivants, dans les années 80-90, se situe parfois à l’opposé de leurs opinions. Fortement politisées, ces associations sont le lieu de débats et d'échanges sur la politique turque.
Moins nuancées qu'en Allemagne où l'on retrouve tout l'échiquier politique turc, la majorité des associations turques en Alsace sont souvent le repaire des extrêmes, de droite ou de gauche.

Emancipation

Les générations nées ici ou ayant essentiellement vécu en France ne s'y retrouvent pas forcément. La reprise de certaines de ces associations par la seconde génération et leur réorientation vers des objectifs strictement laïcs et civiques (Ligue cojépienne d’éducation populaire ou Association de solidarité des travailleurs turcs) illustrent cette volonté d'émancipation à l'égard des pères fondateurs.
En revanche, les associations turques constituent pour les immigrés de la première génération le principal moyen de militer. Rares sont ceux de cette tranche d'âge (50-60 ans) qui ont franchi le cap de l'adhésion à un parti français. Non seulement parce qu'ils maîtrisent mal ou pas la langue, mais aussi parce qu’ils appartiennent à une migration d'origine rurale et proviennent de milieux peu éduqués.
Quand il y a néanmoins militantisme politique, celui-ci s'exerce en France essentiellement dans les syndicats ou au PCF. " La première génération qui votait à gauche en Turquie s'est à peu près retrouvée dans les partis de gauche européens et les syndicats. Pour eux, c'est relativement clair. En revanche, ceux qui sont venus avec leurs revendications de droite ont plus eu tendance à se regrouper au sein d'associations, créées dans les années 90, puisqu’ils ne se retrouvaient dans aucun parti de droite français ", explique Stéphane de Tapia, spécialiste de la communauté turque au CNRS de Strasbourg. Le père de Saban, militant PS fraîchement converti, fait donc figure d'exception.
Entre ces deux profils de militantisme se dessine un troisième cas : celui du réfugié politique. C’est le cas de Songül, 32 ans, et de son mari Huseyin, 44 ans, installés à Mulhouse depuis 1996. Songül a adhéré au PS l'année dernière. Très vite, elle a cherché à s'informer : " J'ai découvert les idées du PS grâce à des tracts que des amis m'ont traduits. Pour moi, l'adhésion à un parti est un moyen supplémentaire de m'intégrer, d'obtenir ma naturalisation et d'avoir les mêmes droits que les Français. "

Poursuivre la lutte

Aux réunions du PS, Songül écoute, observe mais n'ose pas encore prendre la parole. Son mari Huseyin songe à la suivre au PS. Ex-responsable du Parti communiste de sa région en Turquie, il a été emprisonné et torturé. En France, il souhaite " poursuivre la lutte ", fréquente les locaux du PCF et s'est rapidement forgé une opinion sur la politique française : " En France, le PS est un parti plus actif que le PCF, plus tourné vers l'international, plus démocratique, plus apte à défendre les droits de l'Homme. Le PCF, lui, n'affiche pas vraiment de volonté. En plus, ils n'organisent des réunions que tous les six mois. "
En dehors de leur fort intérêt pour la politique française, Songül et Huseyin se tiennent régulièrement informés de l'actualité turque et les moyens en Alsace ne manquent pas : radios, télévisions, et journaux turcs, très présents dans les kiosques de la région.

 

 

 

 

 

Charlotte Reversé

 

 

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